Salut Falardeau!

27 septembre 2009 at 17:18 (Hommages)

« Ce n’est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse. » Léo Ferré

Cher Falardeau,

Je t’écris cette lettre que tu ne liras jamais, que tu n’aurais de toute façon jamais soupçonnée.  Je la commence comme tu en as commencé plusieurs avant de montée aux barricades dans ta prose de dénonciateur, dans ta colère d’homme qui refuse de lécher le cul de quiconque.  À l’inverse, cette lettre ne reflétera pas de colère contre toi, elle sera marquée par mon admiration. Laisse-moi donc te louanger un peu vieux ch’nouc!  Mon admiration est grande pour ta rage et pour ton œuvre.  Les rires sont encore aussi forts pour « Elvis Gratton » et les pitreries de ton bon ami Julien Poulin, ainsi que pour ta narration dans « Le temps des bouffons ».  D’un autre côté, les larmes et la stupeur resteront toujours aussi manquantes pour « Le Party », « Le Steak », « Octobre », « 15 février 1839 » etc.  Je me souviens avoir acheté le scénario de 15 février 1839 en 1997, alors que Téléfilm Canada refusait de te financer (encore et toujours), je me souviens de cette lecture avec beaucoup d’émotion, le rêve intense d’un homme qui veut mettre en place une trace de son histoire que d’autre s’évertue à avorter et à renier.  Je me souviens de cette page 27, où tu écrivais : « J’ai rêvé, je rêve encore ce film.  Avec Luc Picard dans le rôle de Delorimier et avec Sylvie Drapeau dans le rôle de sa femme Henriette. Quand je les rencontre, parfois par hasard, je les regarde à la dérobée et je me surprends à rêver encore.  Sans le vouloir.  J’imagine un gros plan avec Luc et je pars.  Son visage fait d’un mélange de force et de fragilité.  Ses yeux de juste où on lit une pointe d’angoisse.  Ce côté « pas sûr de lui » que j’aime bien chez les gens.  Tout cela qui fait un héros à hauteur d’homme et non un ridicule héros américain de bande dessinée.  Je l’imagine avec Sylvie jouer.  Non.  En train de revivre le calvaire de DeLorimier et d’Henriette.  Leur Passion. Et moi premier spectateur de la beauté de leurs gestes, de leurs regards, de leurs étreintes.  J’en ai des frissons.  J’imagine aussi le beau visage de Sylvie sur un écran.  Ses yeux apeurés, ses larmes, cette rage de vivre. Toute la misère du monde sur un seul visage.  Et soudain, j’arrête de rêver. Parce que ça fait trop mal quand tu te réveilles. Faire un film, c’est faire l’amour à la plus belle femme du monde, sa femme.  Mais je refuse de bander dans le vide.  Alors je me retiens, je me refuse à bander de peur que « Téléfilmcanada » ne me dise que cette femme est laide et qu’en réalité il n’y a pas de femme du tout. »  Je me souviens de cette lecture où les larmes se sont mises à vaciller sur mes joues comme les chutes Montmorency, je me suis mise à rêver à mon tour que ton rêve se réalise et donc lorsque dans la salle du défunt cinéma Parisien, les premières images de ta nuit d’amour sont apparues, je suis devenue torrent, tsunami et ouragan de l’arme.  Y’a rien comme la force d’un rêve, surtout quand ce rêve est soutenu par un rêveur aussi humaniste que toi.   Je suis encore enragée que tu n’es pas remporté le prix du meilleur réalisateur au Jutra cette année-là, ton œuvre sublime était de loin supérieure à celle de « Un crabe dans la tête », câlisse de tabarnak!!

Je ne dis pas ça parce que ta mort récente m’y force, je l’écris parce que tu dois rester, tu dois être lu pour la suite du monde, tu dois être vu encore et encore au-delà de ta mort.  Tu dois bien rire là, où que tu sois, d’entendre les gens te louanger publiquement même du côté fédéral et à Radio-Cadenas, tu fais les nouvelles de l’heure et on présente ton œuvre et ta vie en rétrospective avec commentateurs, présentateurs et toute la parade des clowns qui va avec.  Ça doit rire fort de ton côté, alors que tu taquines déjà l’au-delà de ta langue et tes poings avec Perrault et Groulx.  Personne n’a encore osé offenser ta mémoire ni t’a traité de pourriture, on se garde une petite gêne, on ne veut pas offenser, on reste d’une politesse maculée de sang, même Téléfilm Cadenas serait prête à te remettre une bourse posthume tellement la mort rend les gens mielleux.  Bien sûr, j’écris n’importe quoi, du vide, des niaiseries de lectrice, de cinéphile et de souverainiste en deuil d’un homme et d’un personnage atypique, singulier et authentique, bref en deuil de toi, alors je préfère maintenant te laisser encore la parole dans une lettre écrite pour ton ami Poulin et publiée dans ton livre «  La liberté n’est pas une marque de yogourt » :

« Salut, Poulin!

C’est Falardeau!  Comment ça va?  Je viens de finir le livre de Rodin sur l’art. Une pure merveille.  C’est toi qui m’avais fait découvrir son œuvre, y a une couple d’années, tu t’en rappelles?  Quel homme!

Pas facile de vivre debout alors que la plupart autour attendent leur pitance à genoux.  Et que le reste rampent pour ramasser les miettes.  Pas facile de vivre comme un homme libre au milieu d’une société d’esclaves…  La servitude volontaire, comme disait Étienne de La Boétie.  Pas facile de garder son âme, sa dignité d’être humain dans cet univers totalitaire de la marchandise.  L’univers concentrationnaire de la consommation.  Pas facile, un vivant parmi les morts ambulants.  De survivre jour après jour dans un pays colonisé où la bêtise a été érigée en système.  La bêtise entretenue délibérément. Comme méthode de pouvoir.  La bêtise organisée, comme on dit « le crime organisé ».

Mais on va au moins continuer à rire.  D’un grand rire terroriste…Terrible… Dévastateur.  Par principe.  Par plaisir.  Pour leur montrer qu’on est pas morts.

Et plus tard, comme le mineur dans la chanson de Richard Desjardins, après 25 ans sous terre, on demandera à être enterrés debout, la tête au soleil.  Et on rira un dernier coup.  Bien fort.  Pour les faire chier encore et encore.

Salut, ami. »

Tu te souvenais et tu l’as crié et décrié comme pas un.  Voici les faits, voici ma manière, voici ce dont il est question à l’intérieur de nous, cette rage de pauvre qui se cache, qui s’enfonce et s’évanouit par la peur, tu l’as sortie de toi malgré nous, malgré des critiques qui te saluent aujourd’hui forcé de constater que sans toi, on perd un peu de nous.  C’est pour ne pas oublier que je me souviens de toi.  Si les hommes québécois avaient un dixième de ton courage, de ton feu, de ton humanisme, les femmes québécoises en auraient beaucoup moins à revendiquer.  Je perpétue toutes mes condoléances à ta compagne, tes  enfants et tes proches qui ont fait de toi, j’en suis persuadée, un homme meilleur ainsi qu’un homme qui ne voulait pas rester dans la peur crasse et le joug du silence.  Salut éveilleur de pensées, salut amoureux de la nature, salut grand ricaneur,  salut colérique acharné, salut chien enragé, salut mon Falardeau et surtout MERCI, on se reverra au cinéma ou dans un livre!

« Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » La Boétie

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